Les mirages du conseil sur mesure

 

Dans le numéro de cette semaine du magazine Vivai  (publié par Migros), un article titre « Les moyennes ? pas pour moi ! » pour saluer l’arrivée de la nutrigénétique. L’auteur anticipe avec enthousiasme les progrès que cette nouvelle science ne tardera pas à apporter dans les recommandations nutritionnelles pour tout un chacun.

 

Vous avez dit nutri… comment ? La nutrigénétique (ou génomique) n’est pas encore une discipline à part entière, mais plutôt un espoir, rendu possible par le séquençage du génome humain, d’identifier un jour les profils métaboliques de chaque individu sur la base de ses gènes. Nous sommes tous différents, on le sait, nous avons tous une prédisposition plus ou moins grande pour certaines maladies. Si seulement nous connaissions les mutations cachées dans nos gènes, nous connaîtrions notre risque individuel de développer telle ou telle maladie et nous pourrions nous nourrir en conséquence pour déjouer les plans de notre héritage génomique.

 

Cette perspective laisse rêveur : maîtriser notre santé jusqu’à l’infiniment petit, au point de lire dans nos gènes, profiter d’une médecine et d’une alimentation sur mesure – cela flatte notre ego que de voir nos moindres particularités prises au sérieux. Que nous soyons ravis par ces avancées technologiques ou au contraire effarés de nous voir ainsi exposés, jusque dans les plis les plus intimes de notre ADN – ne nous laissons pas emporter. Parce qu’il y a de bonnes raisons pour que la nutrigénétique ne tienne pas ses promesses.

 

  • Les gènes ne sont pas seuls responsables de notre risque de maladie

Oui, il existe des maladies nommées « génétiques » parce que des mutations ont pu être liées sans équivoque à une manifestation pathologique. C’est le cas de l’hémophilie ou de la mucoviscidose par exemple. Mais l’alimentation (et ses excès et déséquilibres) provoque un autre type de maladies chroniques, appelées, et pour cause,  « maladies d’affluence » : diabète de type II, athérosclérose, hypertension etc. Ces fléaux de la civilisation affectent des populations à grande échelle et leur incidence varie avec le type d’alimentation pratiqué. Les individus migrant d’un pays à l’autre adoptent le risque de maladie du pays d’accueil – preuve que le facteur décisif n’est pas le génome, mais bien le style de vie.

 

  • Ce que l’on mange change l’expression des gènes

Notre génome n’est pas une collection statique de données. Les gènes sont plus ou moins exprimés selon, entre autres, notre alimentation. Ce phénomène est l’objet d’étude d’une science appelée épigénétique. Par exemple, une étude du dr Ornish a montré qu’un changement de régime alimentaire modifiait l’expression de jusqu’à 500 gènes impliqués dans le métabolisme.

 

  • Les préférences culinaires sont plus une question de culture que de génétique

L’article de Vivai magazine suggérait que nos goûts culinaires, comme notre désamour pour certains ingrédients, serait d’origine génétique. Il est vrai que, par exemple, le goût de la coriandre est perçu différemment si on porteur de telle ou telle variante génique. Mais nos préférences dans leur ensemble sont beaucoup plus dictées par l’habitude, par ce qu’on nous a fait goûter étant petits. On aime tous un plat de notre enfance, tel que notre grand-mère le faisait.

 

  • La physiologie humaine dans son ensemble est la même

Nous avons tous dans notre entourage des personnes qui souffrent d’au moins une de ces fameuses maladies d’affluence : diabète, maladie cardiovasculaire… et on peut se demander pourquoi lui ? Si la cause est dans ce que l’on mange, pourquoi n’est-on pas tous malades ? Il se peut bien qu’il y ait des prédispositions génétiques pour l’une ou l’autre des maladies, mais en fin de compte notre corps fonctionne de la même manière. Si un ingrédient est toxique, il le sera chez tous à différents degrés. Bien souvent on ne diagnostique la maladie que lorsque les symptômes sont bien installés. Le diabète commence par une résistance à l’insuline qui peut passer inaperçue. L’athérosclérose est silencieuse jusqu’à des phases très avancées. Une étude américaine a montré que les artères portaient des traces d’athérome déjà chez les enfants à partir de 10 ans. Les cardiologues sont d’avis que tout citoyen américain de plus de 65 ans soit considéré comme un patient cardiovasculaire.

 

  • Les recommandations individuelles ne changent pas le comportement des gens

Un article intitulé « Les limites de la médecine personnalisée » liste les nombreuses études qui montrent que les gens informés de leur risque génétique n’effectuent pourtant aucun changement notable dans leur style de vie. Combien d’entre nous prêtent l’oreille aux fameux conseils : manger 5 fruits et légumes par jour ! Ou : ne mangez pas trop gras, trop sucré, trop salé ! Apparemment, le conseil personnalisé n’est pas plus efficace qu’une campagne médiatique.

 

  • Connaître son risque personnel peut servir d’excuse pour ne rien changer

On l’a vu, l’être humain a une fâcheuse ( ?) tendance à l’inertie : par économie d’énergie, il choisira invariablement la voie du moindre effort. Dans le cas heureux où il recevra la bonne nouvelle d’un risque minimum, voire seulement « moyen », il est certain qu’il se couchera sur ses deux oreilles. C’est la loi des statistiques, la grande majorité des gens tombera dans la catégorie de risque faible à moyen. Ces personnes ne verront probablement alors aucune nécessité à adopter un mode de vie sain. Pourtant, la catégorie de  risque est une notion relative …

 

Nous le savons, nous pouvons restreindre l’impact du cancer, du diabète ou des maladies cardiovasculaires en changeant notre alimentation. Il y a une formule qui circule dans les milieux anglo-saxons : genes load the gun, but lifestyle pulls the trigger ! Les gènes chargent le fusil, mais le style de vie appuie sur la détente.

 

Arrêtons donc d’appuyer sur la détente !

 

(publié la première fois en janvier 2017)

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